« J’ai pris ses mains glacées dans les miennes », lettre de Houria, la femme d’Ali Aarrass, sur sa visite à son mari à la prison de Tiflet 2

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Houria, la femme d'Ali AarrassSalam Farida,

Voici comme promis le compte rendu de la visite à Ali, ce lundi 2 janvier 2017.

Après de longues heures de route et d’impatience…. à travers le Maroc…de Melilla à Tiflet, nous sommes enfin arrivés à 12h30. J’étais accompagnée de Famma, l’épouse de ton père et de son frère Allal. Allal qui a toujours été là pour nous amener et nous ramener à travers ces très longs chemins, sans jamais émettre la moindre plainte, est obligé de rester dehors. Il n’a pas le droit de voir Ali, mais pour lui, le fait que nous puissions nous le faire, est déjà une grande récompense.

Le fonctionnaire qui se trouve à la porte m’a reconnue immédiatement. 
Avant même que je ne dise le nom de mon mari, Ali Aarrass, le voilà qu’il me devance et le dit à ma place. Il nous demande de bien vouloir attendre un peu car Ali avait déjà une visite….que j’ignorais. L’un de ses avocats s’entretenait avec lui. Nous avons donc patienté une demi heure et c’était à notre tour d’y aller. Il est donc 13 h lorsque ce même fonctionnaire est venu nous chercher. Nous avons croisé l’avocat, qui n’a pas voulu nous retarder et après nous avoir salué et échangé quelques mots, s’en alla.

Après avoir examiné tout ce qui est administratif, on a enfin pu passer par la fouille des affaires qu’on lui a apporté. Je lui avait apporté entre autre, deux couvertures, car ils avaient permis aux familles d’en apporter pour l’hiver et à celles ci de les récupérer après cette saison froide. Malheureusement, celles que j’ai apporté à Ali, ils me les ont refusées. Ils disent qu’elles ne répondent pas aux critères demandés. J’en ai eu le coeur gros de savoir qu’après cette tentative Ali n’aura pas plus chaud.
Ils m’ont montré un modèle, je veillerai à les lui ramener dès ma prochaine visite. 
Tant qu’il est soumis à un tel isolement, j’ai l’intention de lui rendre visite au moins une fois par mois, afin de lui apporter un maximum de réconfort. J’aurais tellement aimé le voir plus souvent, mais comme je dois compter sur d’autres personnes pour y aller, c’est un peu compliqué.

Ensuite on nous indiqué la salle de visite. En y arrivant j’aperçois deux familles avec leur proche détenu. 
Dans un coin il y avait deux gardiens assis à une table pour la surveillance.
Famma et moi nous sommes installées à une table. 
Un peu plus loin, il y avait un un jeune couple avec leur petite fille. 
Dès que la petite fille m’a aperçue, elle est venue à notre table. Elle voulait que je la prenne dans mes bras. Je l’ai prise et elle a mis ses bras autour de mon cou et n’arrêtait pas de m’embrasser. J’étais très surprise par toute l’affection que cette petite me donnait. Famma regardait la scène d’un air on ne peut plus étonné. Son père l’appelait mais celle ci refusait de les rejoindre à leur table. 
Son père avait un accent français sûrement qu’il était d’origine française. Je me suis donc mise à parler avec cette adorable petite fille qui parlait le français. Elle s’appelait Mimouna et avait 4 ans. Elle me disait qu’elle voulait rester avec moi, qu’elle serait très sage et n’allait pas pleurer. Je lui ai demandé d’aller profiter de ce moment avec son papa mais rien à faire. La voilà qui me dit, que sa maman n’arrêtait pas de pleurer. Ça m’a fendu le coeur car je comprends très bien la situation. Cette petite ne comprend pas encore où se trouve son père, elle représente l’innocence même.

Soudain, Ali vient d’entrer dans la salle et se dirige vers nous. La petite le voit et se précipite vers lui. Ali était surpris par l’attitude si douce de ce petit ange. 
Je lui ai expliqué que ses parents étaient à l’autre table mais rien n’y faisait, elle préférait rester avec nous. 
Il a du la poser sur une chaise pour pouvoir nous serrer fort dans ses bras. 
Il me dit que la situation est toujours la même, que rien n’a changé Il est toujours en isolement total. Aucun contact humain. 
Pendant qu’il raconte je prends ses mains dans les miennes. Elles sont glacées ! 
Je vais les garder entre les miennes pour essayer de les réchauffer.

Il me parle de son état de santé, qu’on lui a fait faire des examens chez un urologue.
Qu’on lui a prescrit un traitement car le médecin lui a dit qu’il avait une inflammation. 
Je lui ai demandé comment il gère ses moments de solitude. 
Il me répond qu’il lit beaucoup. Il dessine. Il écrit. 
Il pense beaucoup à sa famille et aux personnes qui le soutiennent. Leur courrier lui permet de renforcer son moral. Il est très touché par le nombre de personnes qui le soutiennent et le motivent par l’envoie d’une lettre, une carte postale, les magazines, des livres… Il m’a dit de bien remercier toutes ces personnes qui pensent à lui. 
Pendant que Ali parlait je l’observais et ai remarqué qu’il a maigri depuis la dernière fois que je l’ai vu. Cela ne fait pourtant qu’un mois. 
La nourriture qu’on lui donne n’est pas terrible mais en plus il n’a pas eu droit aux extra depuis un moment déjà. 
Il mange pour subsister…
Je lui apporté pleins de fruits pour qu’il ait au moins un peu de vitamines et de l’énergie. 
Chaque fois qu’on viendra le voir, on va l’approvisionner en fruits. 
 Une visite par mois, lui fera le plus grand bien je pense.

Le papa de la petite Mimouna l’appelle. C’est l’heure de partir avec sa maman. Elle nous fais à tous un gros bisou avant de partir.

Ali me dit que c est un vrai petit ange dans cet endroit funeste. 
On est resté les derniers, on a profité de chaque minute. Famma lui a donné des nouvelles de toute la famille. 
Alors que lors de la dernière visite nous n’avions eu droit qu’à une demi heure de temps, voilà que cette fois ci le temps s’écoule sans qu’on y prête attention et sans le réaliser, nous avons passé presque deux heures en sa compagnie.

C’était comme si tout s’arrêtait autour de nous. 
Des moments de bonheur intense, même dans de telles conditions. 
Famma et moi avons fait tout notre possible pour lui transmettre un maximum d’ondes positives et ainsi le renforcer aussi bien moralement que physiquement.

Je n’oublierai pas cette journée si particulière. 
Cette petite Mimouna qui a contribué malgré elle à nous faire presque oublier l’endroit lugubre où l’on était… 
Comme l’a dit Ali un vrai petit ange … 

Houria, épouse d’Ali Aarrass

 

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